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 Recrutement et naïveté des ados

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MessageSujet: Recrutement et naïveté des ados   Sam 21 Oct 2006 - 21:17

J'ai toujours un pincement au coeur quand je lis des choses du genre. Ça me fait devenir raciste...

Le samedi 21 octobre 2006


Les gars autour de la fille

Caroline Touzin

La Presse


Les Crips et les Bloods. Mais on les appelle aussi les Bleus et les Rouges. Les deux gangs de rue les plus puissants à Montréal. Les Bleus et les Rouges: ça ne pouvait pas être les Blancs etles Noirs, puisqu'ils sont surtout Noirs, ni les Bons et les Méchants, puisqu'ils sont surtout méchants. Julie a commencé chez les Bleus, pour finir en «bitch» d'un Rouge.

Les premiers jeunes gangsters qu'elle fréquente ont leur quartier général au «plan Robert», un parc du quartier Saint-Michel. Julie les trouve drôles et plutôt sympathiques. Il y a Blacko, qui sera brièvement son copain, il y a Biggy, le plus allumé, et beaucoup d'autres. Mais ce sont des «ti-culs». Julie lorgne plutôt du côté des «vétérans», qui passent de temps en temps en voiture au plan Robert. Ce sont des haut-placés chez les Bleus, qui organisent ces gros partys privés appelés «bases». Julie rêve de sa première «base».

Un jeudi soir alors qu'elle tue le temps au plan Robert, un vétéran arrive en voiture. Elle l'a déjà vu quelques fois: Supplice. Pas le plus beau, ni le plus gentil. Une sale tête, hargneux. «Je m'en vais chez les frères Dirty et Dizzy, ça te tente?» Les deux frères ont un 4 et demi rue Beaubien qui sert de «base». Elle aurait préféré que l'invitation vienne de quelqu'un d'autre que Supplice, mais elle ne laissera pas passer sa chance.

À leur arrivée rue Beaubien, Supplice confie Julie à un subalterne. «Elle ne doit manquer de rien. Et personne ne doit la toucher.» L'appartement est au deuxième. L'entrée donne sur le salon. Les haut-parleurs de la chaîne stéréo crachent du gangsta rap, il y a de la bière en quantité, du fort, même du cognac, sa boisson préférée.

La drogue est sur la table, dans la cuisine. Surtout du pot. À l'arrière, deux chambres et la salle de bains. Julie compte une cinquantaine d'invités. Une quarantaine de Noirs et une dizaine de filles que Julie toise aussitôt avec mépris: elles ont vraiment l'air de putes. Les gars ont des noms qui reviennent souvent dans les conversations du plan Robert, des noms prononcés avec respect: No Mercy, Philosophe, Buster, Doberman.

Trois jours plus tard, Julie ne se souvient plus de grand-chose. De la parlotte, bien de la parlotte. Elle a joué au PlayStation avec les autres. Et surtout du cognac: Julie s'est noyée dans une mer de cognac. Le party dure trois jours et trois nuits. Le matin du troisième jour (ou du quatrième, elle ne sait plus très bien), elle se réveille couchée, toute habillée, et sa tête veut exploser. À côté d'elle un jeune Noir dort profondément, tout habillé aussi. C'est Philosophe, le bras droit de No Mercy, le chef des Bleus.

Elle se souvient tout à coup. Le deuxième soir du party, Supplice a commencé à la toucher, elle s'est débattue. Supplice s'est alors mis à l'engueuler devant tout le monde: «Je t'ai pas amenée icitte pour rien.»

C'est alors que Philosophe, qu'elle ne connaissait pas, s'est interposé: «Laisse-la tranquille. Il y a d'autres filles.»

Supplice a reculé. Il n'a pas le droit de tenir tête à Philosophe. Supplice a quitté le party en maugréant en créole.

Une autre scène lui revient, terrible celle-là. Deux gars immobilisent une fille nue, couchée sur le ventre dans un lit. Le premier la tient par les chevilles, l'autre par les poignets. Un troisième, assis à cheval sur ses fesses, grave directement dans sa peau, avec un tournevis, trois lettres qui vont finir par couvrir toute la largeur du dos de la fille: MOB (pour Money Over Bitches, l'argent prime sur les chiennes).

Julie se fait la promesse de ne jamais devenir une «bitch». Elle n'a peut-être que 17 ans, mais elle se sent forte, sûre d'elle. Durant ces trois jours et trois nuits, elle s'est sentie l'égale des gars. Je suis plus intelligente qu'eux, se dit-elle, et je suis capable de boire autant qu'eux. Non, elle ne finira pas à la rue comme les autres «bitches».

À part l'incident de la fille au tournevis, le party a été vraiment bien. Après que Philosophe eut chassé Supplice, personne n'a cherché à la baiser. Elle s'est seulement saoulée d'alcool et de gangsta rap. Wow! Sa première base a été vraiment réussie. Julie se lève, écluse un fond de cognac dans un verre qui traîne. Elle va aller se reposer un peu chez son père.

Avant de quitter la chambre, elle remarque qu'un des murs est tapissé d'articles de journaux. Un véritable tableau de chasse relatant les dernières frasques des gangsters: vols, agressions armées, enlèvements. Sur une des photos, elle reconnaît No Mercy.

Rouge «bitch»

Julie continue de fréquenter Philosophe et son gang pendant deux ans, sans devenir la «bitch» de personne et en évitant habilement de se retrouver mêlée à des crimes graves. On peut dire que Julie est une Bleue. Mais, soudainement, elle va virer au Rouge. Rouge passion. Rouge sexe. Un rouge violent. Un rouge «bitch». Elle vient de rencontrer Tribal. Un Rouge. Pour Tribal, elle va passer dans le camp ennemi sans hésiter. Trahison? Julie se fiche des couleurs. Pour l'amour, elle n'en connaît qu'une: le Noir.

Un soir alors qu'elle garde la fillette de son frère - la petite est couchée depuis longtemps -, elle clavarde dans un forum de discussion sur le hip-hop au Québec. Un internaute qui dit s'appeler Tribal lui vante ses chansons. Il lui envoie des liens pour qu'elle en écoute quelques-unes. «Avec les gars chu gangsta / Avec les famms chu un pimp / Envers mon clik chu loyal / Ce que j'exprime j'ai les mains d'dans / Je me cache pas derrière / C'est moi qui donne le show.» Ses clips ont même tourné à MusiquePlus1.

En plein le genre de musique de Julie. Pourquoi ne pas laisser son numéro de téléphone à Tribal? Le rappeur ne perd pas de temps. Il lui donne rendez-vous dans un bar de Montréal-Nord. Julie ne va pas souvent dans ce quartier, puisque c'est le territoire ennemi des Bleus, celui des Rouges. Dans leur jargon: le North Side.

Le coup de foudre! Très grand, bien bâti - c'est important pour Julie, elle-même de forte carrure -, Tribal est un beau parleur, comme le sont souvent les rappeurs. Elle restera accrochée à ses lèvres toute la soirée. Un, deux, trois, quatre verres de cognac. Le last call est passé.

Plus tôt dans la soirée, elle a laissé tomber qu'elle étouffait chez son père comme chez sa mère. «Tu veux dormir pas loin d'ici? Je peux te louer une chambre dans un motel.»

«Si c'est pour coucher avec toi, tu sauras que je ne suis pas une fille de même», lui répond-elle.

«Non, c'est pas ça. Moi, je vais coucher chez moi.»

Elle accepte. Un motel miteux près d'une station de métro du nord de la ville, mais un motel quand même. Le lendemain soir, le bel Haïtien de 22 ans paie de nouveau la chambre. Et le jour suivant. Il l'invite au resto, lui achète des vêtements griffés. Le paradis. En amour, cette jeune femme pourtant brillante, pourtant avertie, qui s'était promis de ne jamais devenir la «bitch» de personne, vient d'entrer dans le plus vieux cliché du monde.

Au bout d'une semaine, Tribal demande un « petit service» à Julie. Il a un ami, membre des Rouges, qui dirige une agence d'escortes. «Y'a rien là. Mets ta priorité aux bonnes places. Tu fais ça juste pour l'argent. Tu manges l'argent des clients. C'est eux les caves. Toi, tu restes ma princesse.»

Elle commence par refuser. Elle tiendra quatre jours. Au bout du quatrième jour, elle cède.

Julie fait son premier client le 11 septembre 2001. «C'est dur à oublier. Le jour de l'attentat.» Mais c'est dans sa vie que tout s'écroule. Julie est devenue l'une de ces «bitches» qu'elle méprisait tant au party chez Dirty et Dizzy.

Elle se gèle au cognac pour ne rien sentir. Un 26 onces par jour. Elle gagne 120 $ par appel, 50 $ pour l'agence, 70 $ pour Tribal. Pas un sou pour elle. Son cadeau? Tous les soirs, après son dernier client, son «amoureux» vient la rejoindre.

Toujours aussi baratineur. Elle croit dur comme fer à ses mille promesses: ils s'achèteront une maison, ils auront des enfants. Il fournit aussi la coke pour David, le frère toxicomane de Julie qui, bien sûr, se sent obligée de rembourser les bontés de Tribal.

Un soir, le pimp l'abandonne avec un client dans un motel de la région de Laval. «Je vais t'attendre dans le stationnement.» Mais il préfère recruter des filles dans un bar du coin. Elle a fait du pouce pour rentrer en donnant 50 $ (des 500 $ gagnés ce soir-là) au bon Samaritain qui la ramène à Montréal. Le lendemain, Tribal passe collecter, perd les pédales quand il s'aperçoit qu'il manque un billet de 50 $. Cette fois, il ne se contente pas de la frapper.

Il lui met un couteau sous la gorge. Pas n'importe quel couteau: celui qu'il lui a offert pour se protéger. Tribal reviendra le lendemain, les bras chargés de cadeaux...

Elle est toujours au motel près du métro dans le nord de la ville. D'ailleurs, le propriétaire la harcèle, il veut devenir son client. Il est si crasseux, à l'image de son établissement, que Julie refuse. Dès lors plus de papier hygiénique, ni de verre dans la chambre de la «sale pute». Julie n'oubliera jamais ce cloaque. «Quand je fermais la lumière, j'avais l'impression que les coquerelles sortaient de partout.» Elle est restée trois mois au motel.

Julie parle de ses clients avec tendresse. Des nouveaux divorcés qui veulent seulement parler, des fétichistes qui baisent en bas-collant, des amateurs de jeux de rôle, des adeptes de petite vite qui paient pour une heure, mais qui restent cinq minutes. Une seule fois en cinq ans de prostitution elle a eu à se défendre. Le client s'est mis à l'agripper par la gorge pour l'étrangler. Julie a réussi à se libérer et à prendre son couteau dans son sac. Ça a suffi à le faire déguerpir.

Plan Robert, prise 2

Un soir, c'est assez. Julie s'enfuit. Elle a compris. Avec Tribal, il n'y aura jamais de maison, jamais d'enfants. Elle atterrit chez son père, s'installe dans son ancienne chambre, et le lendemain... Le lendemain, elle retourne au plan Robert, chez les Bleus. Elle se souvient du beau Biggy, le «ti-cul» moins con que les autres, il doit avoir vieilli...

Au plan, elle apprend que Supplice s'est fait expulser vers Haïti. No Mercy, le chef des Bleus, purge une peine de prison pour meurtre en Ontario. Mais Biggy, lui, est toujours là. Comme s'il n'avait jamais bougé, sauf qu'il est devenu un homme. Heureux de revoir Julie, il se fiche qu'elle ait pris une trentaine de kilos (toutes ces pizzas et tout ce cognac). Le soir même, ils baisent sans condom et hop, Julie est enceinte et décide de garder l'enfant. Biggy veut bien, en fait il s'en moque. Le couple emménage dans un appartement de Pointe-aux-Trembles.

La nouvelle maman est à l'hôpital, son bébé mulâtre dans les bras. Le téléphone sonne: c'est belle-maman, la mère de Biggy. «T'aurais jamais dû faire un enfant avec mon fils. C'est un clochard. Il ne vaut rien.» Pour qui elle se prend, la vieille? pense Julie. Biggy a toujours été correct avec elle.

C'est pourtant la vieille qui a raison. Biggy est passé de la petite délinquance au crime - vols à main armée, séquestrations. Il débarque parfois en plein milieu de la nuit, les mains pleines de sang: «Lave mon linge, vite.» Mensonges, violence, il passe bien près de l'étrangler. Julie finit par le chasser. Elle a 22 ans, son fils, 5 mois. Sa vie ne va nulle part, elle croule sous les dettes. Elle retourne voir Tribal, et redeviendra sa «bitch». Reprendra la ronde des chambres de motel minables. Nouvelles promesses, nouvelles violences, parfois devant son fils.

Julie, qui a aujourd'hui 25 ans, ne compte plus ses allers retours vers Tribal. Elle a même recruté d'autres prostituées pour lui. Sans remords. «Je les recrutais majeures et... niaiseuses...» Lors des périples dans des clubs de l'Ontario, du Nouveau-Brunswick ou des régions éloignées du Québec, elle se liait d'amitié avec la plus naïve et la plus solitaire des danseuses. À la fin de la semaine, elle lui donnait son numéro de téléphone.

Mal prise, la fille finissait par l'appeler et par débarquer sans ressources chez Julie, qui lui présentait alors Tribal ou un autre pimp. «Un jeu d'enfant», se souvient-elle.

Julie en a recruté cinq de cette façon: Patsy, Felicia, Elisabeth, Nancy et Geneviève. Deux Noires, trois Blanches. En fait, Julie les croyait toutes majeures. Elisabeth avait l'air d'avoir 18 ans, mais elle n'en avait que 16. La fugueuse de Trois-Rivières faisait pitié: elle sniffait beaucoup de poudre, parlait rarement, avait parfois de la difficulté à marcher.

Julie avait son «code de déontologie». Quand elle s'est aperçue qu'elle avait recruté une mineure, elle a fait un appel anonyme à la police. Après l'intervention de la police, Julie n'a jamais revu l'ado.

(1) Paroles modifiées pour la sécurité de Julie.

http://www.cyberpresse.ca/article/20061021/CPACTUALITES/61021007

Lire aussi :
Avalée par la rue

http://www.cyberpresse.ca/article/20061021/CPACTUALITES/610210714
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MessageSujet: Re: Recrutement et naïveté des ados   Dim 22 Oct 2006 - 8:57

Le samedi 21 octobre 2006


FILLES DE GANG

Avalée par la rue

Caroline Touzin

La Presse


Julie a ouvert la portière en se disant qu'elle allait recevoir une balle dans le dos. Elle attendait la détonation en pensant à son fils. Il n'y a pas eu de détonation, juste le crissement des pneus sur l'asphalte.

«Un cognac, Sylvie.» Son quatrième. Celui-là, Julie devra le payer. Les trois autres lui ont été offerts par des clients durant la nuit. On est à Saint-Hyacinthe, dans un «bar à gaffe» - un bar où il y a de la prostitution. Vide. Il est 3h du matin. Julie commence à compter sa recette. Neuf danses à 20 $. Quatre pipes à 80 $. Un seul «complet». Comme le client pour le complet était nouveau, elle lui a facturé le double, 200 $. Les billets s'empilent sur le comptoir du bar. Il y en a pour 700 $. Sylvie lui apporte son cognac.

«Cou' donc, as-tu pris une douche au désinfectant?» lui demande la serveuse.

«C'est l'alcool à friction. Je me nettoie à l'alcool à friction entre les clients.»

Julie soupçonne Sylvie d'être jalouse. Trop vieille pour danser. Condamnée à être derrière le bar.

Julie recompte son argent: 700 $, pas mal mieux que la veille. En fait, c'est 700 $ moins le cognac et les 25 $ que le proprio du bar exige de chaque fille pour le «privilège» de travailler dans son établissement. Comme il dit, «le business, c'est le business».

Julie prendrait bien un autre cognac, mais elle n'ose pas déranger Sylvie, qui fait sa caisse elle aussi. Et puis Nitro devrait arriver d'une minute à l'autre. Nitro, un homme d'origine haïtienne dans la vingtaine, est son chauffeur - en fait le chauffeur de son pimp et homme à tout faire chez les Rouges1. Il est chargé de ramener Julie tous les soirs à son appartement de Pointe-aux-Trembles.

Hier soir, ça s'est très mal passé. Nitro est arrivé saoul, et probablement drogué. Il roulait à 160 sur l'autoroute 20. Il voulait l'argent.

«Donne l'argent.»

«Je ne travaille pas pour toi, t'es juste le chauffeur. Ça va aller mal si je raconte à Tribal, à son retour de Toronto, que tu as fait du trouble à sa meilleure fille.»

Nitro a braqué son revolver, son «glock» comme ils disent, sur la tête de Julie.

«Le cash, j'te dis!»

«Fais ce que tu veux», a marmonné Julie.

Nitro a pointé le canon vers son genou. «Tu ne mérites pas de marcher.»

«Fais ce que tu as à faire», a-t-elle répété.

«Je ne le ferai pas parce que tu as un enfant. Débarque de mon char.»

Elle a ouvert la portière en se disant qu'elle allait recevoir une balle dans le dos. Elle attendait la détonation en pensant à son fils. Il n'y a pas eu de détonation, juste le crissement des pneus sur l'asphalte. Elle a vraiment cru que ça y était, que sa vie s'arrêtait là, à 23 ans. Elle a cru ne plus jamais revoir son amour, son petit Guillaume, qui a moins de 1 an.

Papa membre d'un gang de rue, maman prostituée. Il ne manquerait plus qu'elle se fasse tuer... Finalement, comme elle commençait à faire du pouce, Nitro est revenu: «Monte.»

En se remémorant la scène, Julie se demande si elle ne devrait pas coucher ici. Le proprio offre un lit à 5 $ la nuit aux danseuses dans un appartement voisin du bar. Ce ne serait pas la première fois que Guillaume passerait toute la nuit chez la gardienne.

Trop tard. La porte du bar s'ouvre. C'est Nitro. Il ressort aussitôt. Julie le rejoint dehors en tanguant sur les maudits talons hauts qu'elle doit porter en travaillant. La voiture de Nitro, vitres baissées, crache du gangsta rap. Pas n'importe lequel: le rap de Tribal. Tribal n'est pas juste le pimp de Julie et de quelques autres, il est aussi un chanteur de rap connu des amateurs du genre sur la scène montréalaise.

Nitro semble moins amoché que la veille. Il ne dit pas un mot, mais il a un minuscule sourire en coin qui ne dit rien de bon à Julie. Le voyage jusqu'à Pointe-aux-Trembles se fait en silence. Quand elle sort de la voiture, Nitro ouvre la bouche pour la première fois de la soirée: «Bonne nuit», dit-il d'un ton ironique.

Julie n'a pas remarqué la Jeep de Tribal garée devant l'édifice. Avant même qu'elle n'introduise la clé dans la serrure, la porte de son appartement s'ouvre. Un immense Noir s'encadre dans la porte: Tribal, son pimp. Pas de bonsoir. Le visage dur, il crache: «Je peux pas te laisser une semaine sans que tu fasses du trouble!»

Et vlan! Une première gifle.

La fille aux cinq frères


Enfant, jamais Julie n'a été battue. Une enfance rock'n'roll, c'est sûr, mais jamais frappée, jamais agressée sexuellement. Et aussi curieux que cela puisse paraître, jamais de drogue non plus. Juste du cognac. Elle se souvient de sa mère et de son beau-père qui fumaient du crack. Elle n'avait pas le droit de toucher à leur pipe ni à leurs «roches», même si elle pouvait s'asseoir sur leurs genoux durant leur rituel.

Julie aime croire que c'est grâce à elle si sa mère a lâché le crack. Un soir - elle venait d'avoir 8 ans- elle n'arrivait pas à s'endormir. Sa mère était couchée à ses côtés.

«Maman, vas-tu mourir bientôt?»

«Si je continue comme ça, oui, je vais mourir bientôt.»

Julie ne se rappelle pas avoir autant pleuré que ce soir-là. D'après elle, sa mère aurait cessé de consommer des drogues dures à partir de ce jour-là. Mais elle s'est mise à en vendre, par contre! Dans le quartier Pointe-aux-Trembles, tout le monde savait que la mère de Julie vendait de tout, sauf du crack, question d'éloigner les tentations.

À la polyvalente, Julie servait de «courrier». «Dis à ta mère que je vais venir la payer. Dis-lui de ne pas envoyer ton frère.» Deux de ses frères sont en effet de sacrés batailleurs. «Je ne me battais pas, mais j'avais leur réputation. Personne n'osait m'écoeurer», se souvient-elle.

Sa famille reconstituée est un peu compliquée. À l'école primaire, ses enseignants lui demandaient toujours de faire un dessin pour l'expliquer. Elle a cinq «frères». Ses parents se sont séparés lorsqu'elle avait 3 ans. Ils ont eu deux fils, puis elle. Sa mère et son conjoint actuel ont ensuite eu un fils. Ce conjoint avait déjà deux fils: 2 + 1 + 2 = 5.

Julie est experte en déménagement. Elle a changé de logement une quinzaine de fois en presque autant d'années. Pendant l'adolescence de ses frères, l'appartement se transformait en bar, les fins de semaine. Avec la bénédiction des parents. Ils achetaient même des barils de bière. «Les gens payaient 10 $ pour entrer. C'était bar open. Ça brassait pas pire», raconte-t-elle en riant.

Ses frères ont suivi les traces de leur mère. L'un s'est mis à vendre, l'autre à consommer de la coke. Elle, Julie, toujours rien. Même pas de cigarettes. Ce qu'elle aimait, c'était le basketball. Trois ans de suite, elle a participé à des camps d'été regroupant les espoirs du Québec AAA (plus haut niveau de compétition).

Mais ce n'est pas par le basket - qui plaît tant aux jeunes des gangs de rue - qu'elle se retrouvera... à la rue et, plus tard, dans un bar de Saint-Hyacinthe, sous les ordres d'un pimp haïtien chanteur de rap. Ce n'est pas par ses frères non plus. Ni par sa mère.



Changer pour pire



La réalité s'est montrée plus inventive, mais surtout plus ironique que n'importe quelle fiction.

Julie entre en contact pour la première fois avec des membres des gangs de rue lors d'une activité d'une maison de jeunes de la banlieue nord de Montréal, un échange interculturel pour faciliter la rencontre avec des Noirs!

À cette époque-là, Julie vit chez sa mère en banlieue nord. Elle arrive de chez son père, où elle était complètement laissée à elle-même. Elle a 15 ans. Elle est en train de se reprendre en main avec l'aide de sa mère qui la force à aller à l'école.

Julie fréquente la maison des jeunes de la ville. Pour souligner la journée «Mettons fin au racisme», les animateurs décident d'organiser un échange «interculturel». Il n'y a pas beaucoup de Noirs dans cette banlieue. Qu'à cela ne tienne, les animateurs vont en inviter. Et ensuite on ira leur rendre visite chez eux, dans le quartier Saint-Michel.

Julie aime bien les Noirs, un peu beaucoup à cause du basket, mais aussi parce qu'elle se sent elle-même très «Noire» dans son âme, sinon dans sa peau. D'ailleurs, elle va tout de suite cliquer avec la culture haïtienne, allant même jusqu'à apprendre le créole. Mais revenons à la journée contre le racisme.

La visite des Noirs du quartier Saint-Michel, surnommés les «gars de Pie-IX», se déroule très bien. Échanges sur les cultures. Dîner au restaurant. Hockey l'après-midi et, bien sûr, basket.

La semaine suivante, c'est au tour des jeunes de la banlieue de débarquer dans Saint-Michel. Changement d'ambiance. On laisse l'interculturel pour la musique et pour la drague. Le rapprochement entre les cultures? Après la théorie, la pratique.

Blacko donne son numéro à Julie. Il est beau. Il est noir. Il est haïtien. Julie apprendra plus tard qu'il est un familier des Bleus2, dont il n'est pas membre en règle parce qu'il n'a pas encore «de sang sur les mains». En moins d'une semaine, Blacko devient son copain. Pour être près de lui, Julie décide de retourner vivre à Montréal chez son père. Déçue, sa mère la laisse partir.

C'est précisément à partir de là que sa vie dérape. Elle quitte l'école pour de bon. Elle rencontre Blacko tous les jours au «plan Robert», un parc situé près du boulevard du même nom dans Saint-Michel. Le basket? Tu parles! Les gars ont mieux à faire que de jouer au basket. Sur le court clôturé, ils testent leur bravoure... avec des pitbulls. Le «jeu» consiste à lâcher la bête agressive sur un des leurs, qui se tient près de la porte de la clôture. S'il a le temps de traverser le terrain et de grimper avant de se faire mordre, il est acclamé par ses amis, restés de l'autre côté. Sinon, cela fait une blessure de guerre de plus.

Le reste du temps, les gars boivent, vendent de la drogue, se montrent les fruits de leur dernier vol. Ils habitent les HLM qui encerclent le parc. Quand la police débarque, c'est facile de s'enfuir dans l'une des nombreuses cages d'escalier et de se cacher chez un ami, un frère ou un cousin.

Après trois mois, Julie rompt avec Blacko. Elle a rencontré mieux - comprenez pire.

Courriel pour joindre notre journaliste: caroline.touzin@lapresse.ca



1. Gang de rue de Montréal, très présent dans Montréal-Nord. Il porte d'autres noms, comme Bloods et B-Zup (surtout associé aux plus jeunes).

2. Gang de rue de Montréal, ennemi des Rouges. Très présent dans le quartier Saint-Michel, il porte d'autres noms comme Crips et C-Zup (surtout associé aux plus jeunes).

http://www.cyberpresse.ca/article/20061021/CPACTUALITES/610210714
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MessageSujet: Re: Recrutement et naïveté des ados   Dim 22 Oct 2006 - 8:58

Frauder: un jeu d'enfants

Caroline Touzin

La Presse


Dans sa jeune vie, Julie a fait plusieurs allers-retours des Bleus aux Rouges, les deux plus puissants gangs de rue de Montréal. Un jeu dangereux. En comparaison, baratiner une employée de banque d'Ottawa pour commettre une fraude, est presque un divertissement. Jusqu'à ce qu'on trouve plus futé que soi...

Dans le dortoir de la prison d'Ottawa-Carleton, Julie est le centre d'attraction. À 20 ans, elle est plus jeune que les autres détenues. La plupart sont des prostituées, coffrées pour la fin de semaine. Plusieurs sont enceintes. Elles ont désespérément besoin d'une cigarette.

«Je ne fume pas», dit Julie. Son premier séjour en prison. Elle a l'air de la petite fille à sa maman. Dieu sait pourtant...

- Qu'est-ce que t'as fait? lui demande une des filles enceintes.

- Une fraude.

- Grosse?

- Non.

- Alors, ne t'inquiète pas. Tu vas sortir lundi.

Julie n'est pas convaincue. Ce n'est pas une fraude qu'elle a commise, mais 31, dans autant de banques. Une question de temps avant que les policiers ne le découvrent.

L'interrogatoire a été éprouvant. «Au moins, je n'ai pas stoolé Shaggy et Iron», se réconforte-t-elle. Shaggy et Iron sont ses complices. Deux Haïtiens, membres du gang des Rouges. Son pimp, Tribal, les lui a présentés quelques mois plus tôt.

Les policiers ont beaucoup cuisiné Julie. Ils ont deviné bien sûr qu'elle travaillait pour un gang de rue. Ils veulent des noms. «Les gangs sont experts en fraudes. Ils ont besoin de complices comme toi qui ont l'air au-dessus de tout soupçon. Quand tu te fais arrêter, ils te laissent tomber.»

«Peut-être que les policiers ont raison, jongle Julie. Peut-être que Shaggy et Iron vont me laisser tomber.» Mais elle courait plus de risques en les dénonçant. Les deux Rouges l'ont bien avertie. «Si tu te fais pogner pis que tu nous stooles, oublie l'argent.»

Depuis deux mois, le trio a amassé plus de 30 000 $. Shaggy et Iron lui avaient promis 500 $ par ouverture de compte. Elle n'en a pas encore vu la couleur.

Ils ont aussi ses vraies cartes d'identité. Elle avait seulement des fausses cartes sur elle au moment de l'arrestation. Si Shaggy ne se présente pas en cour avec ses vrais papiers, elle devra appeler ses parents. Plutôt mourir que de leur dire dans quoi elle s'est embarquée.

Iron, Shaggy et elle opéraient dans la région d'Ottawa depuis deux mois. Un jeu d'enfant ou presque. Le plus compliqué, c'est de se procurer de fausses cartes d'identité, carte d'assurance sociale ou carte de citoyenneté. Les gangs de rue ont des complices dans des sociétés d'évaluation du crédit comme Equifax, à qui ils achètent les renseignements. Ils peuvent ainsi obtenir des dossiers de crédit complets: nom, numéro d'assurance sociale, date de naissance, adresse actuelle, adresses précédentes, emploi actuel, emplois précédents, numéros de compte, nom des créanciers, limites de crédit, etc. Ces renseignements coûtent cher. Pour un dossier de crédit, c'est 500 $. Les gangs réussissent à fabriquer de fausses cartes avec ces renseignements. Le grand luxe c'est la vraie carte, fournie par d'autres complices dans les banques ou la SAAQ, grand luxe parce qu'elle vaut 5000 $.

Munie de sa fausse identité, Julie allait enregistrer sa fausse entreprise, son faux commerce, sa fausse raison sociale au palais de justice d'Ottawa. Puis allait à la banque ouvrir un compte commercial. Les comptes commerciaux permettent des plus grosses transactions que les comptes personnels. Les fraudeurs peuvent y déposer et en retirer de plus grosses sommes. Avant d'entrer à la banque, Julie récitait dans sa tête, au moins une dizaine de fois, sa nouvelle identité: date de naissance, adresse à la maison, adresse précédente, les coordonnées de son bureau. Toutes les questions qu'un commis était susceptible de lui poser.

Puis venait le plus amusant de l'opération: endormir, baratiner l'employée de la banque. La faire rire, la distraire en lui racontant n'importe quoi, s'arranger pour qu'elle n'insiste pas trop sur l'examen des cartes. Habillée ni trop chic ni trop «relax», Julie s'appliquait à jouer son rôle de jeune femme nouvellement en affaires.

Le compte ouvert, il ne restait plus alors qu'à y déposer les chèques falsifiés, puis à les retirer. Les fraudeurs ont souvent le temps de faire deux ou trois retraits avant que la banque ne gèle le compte. Ils font généralement un retrait juste avant minuit et un après minuit.

Le compte gelé par la banque, on recommence ailleurs.

Ça marche à tous les coups. C'est du moins ce qu'a cru Julie. Convaincue d'être invulnérable, après deux mois, Julie a baissé la garde. Dans une succursale de la Banque Royale en banlieue d'Ottawa, elle a commis l'imprudence de laisser une employée faire une photocopie de ses cartes. C'est pour faciliter le rendez-vous du lendemain, lui a raconté l'employée. En fait, c'était pour vérifier l'authenticité des cartes. Quand Julie est revenue à la banque le lendemain, deux policiers l'attendaient.

Julie a fait semblant de ne pas parler anglais. Les policiers ont fait venir un collègue bilingue. Arrêtée le jeudi, Julie n'a pas comparu avant le lundi. Ce jour-là, Shaggy et Iron étaient là avec ses vraies cartes d'identité. La jeune femme a été libérée sous caution. «Tu ne verras pas la couleur de ton argent tant que ton procès ne sera pas terminé. Si tu nous stooles, oublie ça», lui ont annoncé ses deux complices dans la voiture qui les ramenait à Montréal.

Julie en a eu soudain assez de toutes ces menaces. Ça va faire. C'est quoi leur problème? Qui prend tous les risques? se dit-elle. Le soir même, dans l'appartement des fraudeurs, elle attend qu'ils s'endorment et leur fait les poches. Mille deux cents dollars, c'est mieux que rien. Puis, elle disparaît. Les deux Rouges n'ont pas tenté de la retrouver.

La jeune femme ne les a pas «stoolés». Elle n'en a pas eu l'occasion. La semaine de son procès, elle a accouché de Guillaume. Sa cause n'est toujours pas réglée.

Sa mauvaise expérience en prison ne l'a pas empêchée de récidiver au Québec. Entraînée par des «vétérans» bleus, cette fois-ci, Julie s'est familiarisée avec les «partys de cartes».

Une spécialité des Bleus. Des partys de cartes clonées. Les gangsters ont des complices parmi des employés de dépanneurs, stations-services, cinémas ou encore de restaurants qui dupliquent les cartes des clients et relèvent leur numéro d'identification personnelle. Ne reste plus qu'à fabriquer des fausses cartes avec ces vrais renseignements.

Quelques fois par année, les Bleus organisent «un party de cartes». Ils se rassemblent à 10, à 20, dans une chambre d'hôtel, avec des centaines de cartes clonées. Un peu avant minuit, ils se dispersent à travers la ville. Tous en même temps, ils vont faire des retraits dans les guichets automatiques. Un retrait avant minuit, un autre après minuit. Chacun est muni de dizaines de cartes. Retour à l'hôtel et, là, le vrai party commence. Ils se séparent un magot qui atteint souvent les six chiffres.

Entre ces partys, les gars demandaient à Julie de magasiner avec des cartes de crédit également clonées. Encore moins compliqué que d'ouvrir des comptes commerciaux.

Julie n'a qu'à courir les magasins. Elle achète tout ce qui est facilement revendable, vêtements griffés, matériel électronique, iPod, etc. Elle a fait une dizaine d'emplettes du genre. Une seule fois, un vendeur lui a demandé de prouver que la carte de crédit était bien la sienne. Comme par hasard, ce jour-là, Julie était accompagnée de Buster. Oh! oh! une Blanche avec un Noir? Louche!


http://www.cyberpresse.ca/article/20061022/CPACTUALITES/610220715
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MessageSujet: Recrutement et naïveté des ados   Dim 22 Oct 2006 - 12:12

Merci! Grâce à vous je vais me taper la série.

http://www.cyberpresse.ca/apps/pbcs.dll/section?Category=CPACTUALITES&template=liste&profile=6158&pn=GANGS%20DE%20RUE
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Recrutement et naïveté des ados
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